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- Ngan Siu-Mui, pinceau de l'esprit
- Après ma visite de l'exposition de Ngan Siu-Mui en 2003
- Préface de « Calligraphie chinoise, art abstrait, peinture de l'esprit »
- La Presse 1998
Ngan Siu-Mui, pinceau de l'esprit
Robert Bernier
Comme tout le monde, vous vous êtes déjà demandé quel était le sens de la vie. Et comme tout le monde, vous vous êtes sans doute rapidement rendu à l'évidence qu'il n'était pas facile de trouver une réponse. Vous avez constasté qu'il y avait, selon toute vraisemblance, des milliers, voire des millions et des milliards de réponses possibles, et pourtant... Pourtant la somme de toutes ces réponses pourrait tout aussi bien n'en faire qu'une ! Comme la somme des milliards d'être vivants sur cette terre — toutes espèces confondues — serait à la fois unique et universelle... La quête du sens des choses, de la vie, les questions sur notre place dans l'univers en tant qu'espèce et en tant qu'individu ne suscitent pas le même intérêt chez tout le monde, bien sûr. Mais chacun aura songé à un moment ou l'autre de son existence, ne serait-ce qu'une seule fois, ne serait-ce que quelques minutes, à se situer dans cette immensité qu'est l'infini. Pour certains sages, l'univers, aussi vaste soit-il, il n'est pas ailleurs qu'en soi-même. L'image du monde est à l'extérieur de nous, mais le monde, lui, n'existe qu'en nous, qu'à travers nous...
Cette quête universelle est souvent plus manifeste dans l'expression artistique. Dans ce domaine bien particulier,
la perception et la
représentation du monde qui en découle diffèrent considérablement selon que l'on est de culture occidentale ou orientale. L'artiste peintre, graveure de sceaux
et calligraphe Ngan Siu-Mui, qui est originaire de Hong-Kong (elle vit à Montréal depuis 1988), illustre bien cette différence de perspective que l'on peut
observer chez les artistes originaires de cette région du globe. Cette différence repose d'abord sur l'essence même de la pratique picturale telle qu'elle se
présente en Chine, une pratique guidée, encore aujourd'hui, par l'importance de la tradition dans la culture. La tradition orientale au sens large du terme se
nourrit de plusieurs millénaires de civilisation ininterrompue et continue de se façonner à même ce riche passé. Ainsi, la philosophie est intimement liée au
langage plastique ; une sagesse millénaire doublée d'une humilité profonde devant la nature — et les renseignements qu'on y puise — ordonne et
guide l'exploration picturale, exultant dans la peinture. Toutefois, bien que le poids de la tradition se fasse inéluctablement sentir, la réalité contemporaine
n'est pas évacuée pour autant, et c'est précisément en cela que se distingue Ngan Siu-Mui.
L'artiste présentera en juin prochain à la Galerie Kô-zen à Montréal, une impressionnante exposition faisant, à la manière unique de Ngan Siu-Mui, la
jonction entre l'Occident et l'Orient avec une série d'œuvres inspirées du tange argentin... Rien de moins !
Ainsi, l'artiste peintre et calligraphe1 utilise toutes les ressources de son talent pour jumeler la forme à la calligraphie chinoise,
débordant ainsi du cadre traditionnel tout en demeurant tributaire de celui-ci. Cette façon de faire est troublante à plusieurs égards, et tout d'abord par la
jonction des sens entre les dimensions formelle et calligraphique, chacune exprimant la même idée, mais en empruntant des chemins différents. Ensuite, le
spectateur est fasciné par le jeu de cache-cache qui se révèle peu à peu à la patience du regard, et surtout, par le chassé-croisé entre le signifiant et le
signifié qui accentue le pouvoir du signe graphique que l'on croyait tantôt limpide mais qui en même temps se dissimule, un peu à l'image d'une poupée
gigogne... Force est de constater que l'on peut difficilement dissocier la calligraphie et la peinture de l'expression de Ngan Siu-Mui, laquelle, pour notre
plus grand plaisir, les entrelace jusqu'à les rendre inséparables.
Soulignons en terminant quelques fait marquants de la carrière de Ngan Siu-Mui. Elle a participé au film Le violon rouge à titre de
calligraphe. Elle a été invitée à soumettre une œuvre de calligraphie par le «Calligraphy Stele Committe of the Long Dam of Wei River» à
Xianyang en Chine (une ville près de Xi'an) son œuvre a été retenue par le comité et sera incessamment gravée dans une stèle de pierre.
Elle s'est vue décerner plusieurs distinstions honorifiques importantes, dont le Certificat québécois de la citoyenneté pour sa contribution au
rapprochement culturel et la médaille d'excellence à l'exposition d'art asiatique en Corée. Plusieurs collections possèdent de ses œuvres dont le Musée
canadien des civilisations, le Cultural Art Research Society en Corée, la Coalition of International Calligraphy Union au Japon, le Schicheng Calligraphy and
Seal Carving Society à Singapour, le Taiwan Arts Center et le Taiwan History Museum. Elle est l'auteure de plusieurs ouvrages dont La calligraphie chinoise,
art abstrait, peinture de l'esprit et The Art of Ngan Siu-Mui. Fondatrice de la Société pour la culture chinoise traditionnelle de Montréal, elle
dirige sa propre école, l'École d'art Ngan Siu-Mui.
1On peut regarder la calligraphie chinoise de deux façons: y voir un art formel servant à l'écriture ou y voir un art extrêmement raffiné vivant depuis plus de trois mille ans, art basé essentiellement sur le concept des idées-images, ces formes cachées qui habitent la calligraphie chinoise. La substance des traits est donc douée de formes inspirées par la nature, par exemple l'eau, le feu, les nuages, les montagnes, les arbres ; la substance des traits est aussi porteuse de mouvements tels une danse, une marche, un envol, une flèche fendant l'air.
Robert Bernier est éditeur et rédacteur en chef de la revue Parcours, l'informateur des arts.
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Après ma visite de l'exposition de Ngan Siu-Mui en 2003
Yang Huelun 2
En se basant sur des documents officiels, les historiens affirment que la calligraphie Chinoise remonte à plus de trois mille ans. C'est un art visuel qui imprègne profondément toutes les couches de la société chinoise. Paradoxalement, peu d'amateurs d'art parviennent à comprendre le sens profond, l'essence même de la calligraphie chinoise.
Un magnifique livre de Wong Tsang-Kins, Pinceau de l'esprit, (Dynasties du Nord et du Sud, 420-589 ap. J.-C.) jette un profond regard sur
l'essence même de la calligraphie et nous révèle les éléments essentiels qui nous permettent d'apprécier une œuvre. Deux éléments sont principalement à
retenir : spiritualité et forme, le premier étant de beaucoup le plus important. Une calligraphie contemporaine porteuse de ces deux qualités fondamentales
pourrait se comparer aux œuvres des maîtres anciens. Par contre une calligraphie qui ne respire que la forme nous laisse une impression de
monotonie ; la qualité formelle repose principalement sur la technique de l'artiste alors que la composante spirituelle se révèle lorsque l'âme du pinceau
se nourrit des images de l'artiste. Évidemment, le Pinceau de l'esprit a besoin de la forme pour s'exprimer pleinement un peu comme l'âme humaine a besoin de
chair et d'os. Mais qu'est-ce qui habite l'esprit du pinceau ? Le pinceau doit être porteur des images et des idées du calligraphe, images et idées
inspirées par l'observation de la nature et par l'observation de la vie quotidienne des gens qui entourent l'artiste. Ces idées-images peuplent les mouvements
et les traits que l'artiste exécute et créent une calligraphie pleine de mystérieux éclats de vie.
Ngan Siu-Mui est une calligraphe-peintre qui s'est consacré à cet art au cours des trente dernières années. Il ne fait aucun doute qu'elle possède une habileté hors du commun dans le maniement du pinceau et son haut niveau technique nous permet de constater qu'elle maîtrise parfaitement la forme. Mais beaucoup plus important est ce que nous constatons lorsque nous nous attardons à la danse des traits à travers les lignes et les colonnes de ses calligraphies ; elle nourrit notre imaginaire des idées-images qui envoûtent son pinceau, véritable pinceau de l'esprit, au moment même de sa création artistique.
Personnellement je ne peux que couvrir d'éloges le travail de Ngan Siu-Mui ; ses œuvres sont pleines de forces vitales et de sentiments
délicats, elles incarnent spiritualité et forme, ces deux qualités essentielles que je mentionnais précédemment. Les exemples sont nombreux. Les traits de la
calligraphie Perpétuel mouvement du firmament (à gauche) nous révèlent le Yin et le Yang, le Chi de l'unique Yin et Yang formant le Tao. Dans cette
autre calligraphie (à droite) Danse de la Lune et de l'Ombre, son écriture cursive débridée nous rappelle la technique de deux anciens maîtres
calligraphes, Cheung Yuk et Wai So : ici, les buissons s'éparpillent et les ombres dansent.
L'artiste utilisent quelques traits cursifs simples pour créer une scène romantique : la lune, quelques fleurs de pruniers, une cruche de vin en
écriture de sceau, le tout s'intégrant dans une composition exquise et magnifiquement exécutée. On voit ici l'art de fondre calligraphie et peinture. D'autres
encore,
Envol où l'artiste veut fuir la dure réalité et se réfugier dans une fantaisie
romantique,
Véritable Moi, reflet de la confiance en soi et de la conscience de sa personnalité.
Enfin, deux calligraphies sur le même thème, utilisant les mêmes vers mais reflétant des états d'âme bien différents,
Sirotant un peu de vin (1999) et
Sirotant un peu de vin (2002). La première pièce est exécutée dans un esprit
romantique alors que la seconde nous laisse deviner une anima appassionata.
La série de quatre pièces intitulées Tango rompt avec la tradition et je ne puis qu'être d'accord avec le critique d'art Robert Bernier lorqu'il nous dit « L'artiste... (réalise), à la manière unique de Ngan Siu-Mui, la jonction
entre l'Occident et l'Orient avec une série d'œuvres inspirées du tango argentin... Rien de moins ! Ainsi, l'artiste peintre et calligraphe utilise
toutes les ressources de son talent pour jumeler la forme à la calligraphie chinoise, débordant ainsi du cadre traditionnel tout en demeurant tributaire de
celui-ci.»
Bien que digne héritière du style de l'École Lingnam en tant que disciple du grand maître Chao Shao-An, Mme Ngan a su développer son propre style de
peinture. Des œuvres tels que les Paysages canadiens – (Torrents printaniers,
Soleil d'été,
Rouge automnal,
Hibernation) –
Rochers menaçants –
Éclatante aurore –
Observant les nuages se lever (à gauche) et les impressionnantes
Grues, sont la preuve que l'artiste s'est distancé du style traditionnel. Le
mouvement du pinceau a atteint un tel niveau de perfection que la retenue, la suspension, le pivot et la liberté du mouvement se retrouvent fusionnés dans un
même trait énergique et harmonieux, encre et eau mêlées et maîtrisées d'une façon extraordinaire, évoquant son héritage Lingnam mais démontrant la possession de
son art propre.
La gravure de sceaux est une autre discipline dans laquelle Mme Ngan exerce son grand talent et il est parfois difficile d'imaginer que les pierres sont gravées par les mains d'une dame d'apparence si frêle. Estampés dans les œuvres avec un grand raffinement, les sceaux, un peu grossiers et imprécis, ajoutent une saveur archaique aux œuvres. Les inscriptions tant qu'à elles, complètent les idées développées dans la calligraphie ou dans la peinture ; qu'elles soient une composition originale ou un texte inspiré par les anciens, elles constituent un focus pour l'esprit et nous entraînent dans un autre royaume éthéré et paisible. La position des inscriptions et des estampes est admirablement choisie pour s'intégrer harmonieusement à la composition globale de l'œuvre. Les quatre grands pôles artistiques, poésie, calligraphie, peinture et gravure se trouvent ainsi amalgamés harmonieusement en une seule entité, l'œuvre, pour notre plus grand plaisir.
En 1988, Mme Ngan a vu le Canada lui reconnaître un statut d'artiste professionnelle avec distinction, pour sa contribution à la culture canadienne. Elle vit à Montréal depuis ce temps. En 1991, elle fonde la Société pour la culture chinoise traditionnelle de Montréal. En 1998, avec l'aide de Patrimoine Canada, du Gouvernement du Québec et de la Ville de Montréal, elle publie Calligraphie chinoise, art abstrait, peinture de l'esprit. La même année, elle organise la première édidion du Mois de la calligraphie chinoise et plusieurs autres activités culturelles dont la plus importante fut la rencontre à Montréal des membres de l'Union internationale de calligraphie, événement qui a bénéficié du support des trois paliers de gouvernement. En 1999, en reconnaissance de ses efforts pour promouvoir les échanges culturels, le Gouvernement du Québec lui décerne le Certificat Québécois de la citoyenneté. Plus tard la même année, le Korean Asian Arts Selection Committee lui décerne un certificat et une médaille honorifiques. En 2002, une de ses œuvres de calligraphies a été retenue pour être gravée dans les pierres de Shensi en Chine.
Ngan Siu-Mui a consacré sa vie à son art. Mon plus vif souhait est que sa renommée s'étende de plus en plus et encore, en raison de son esprit infatigable, de ses efforts soutenus et de son immense talent. Ce serait une récompense bien méritée.
2Cet article fut originalement publié dans la Chinese Press et dans le Chinese News.
Yang Huelun est actuellement Conseiller culturel auprès de l'ambassade de la République Populaire de Chine au Canada.
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Préface de « Calligraphie chinoise, art abstrait, peinture de l'esprit »
Gilles Vincent
Voici un livre sur la calligraphie chinoise qui saura rejoindre à la fois les spécialistes du domaine et ceux qui s'intéressent nouvellement à cette discipline. Car, pour le profane, cet ouvrage va bien au-delà des aspects hautement techniques qui caractérisent cet art si difficile à apprivoiser pour la plupart d'entre nous. En effet, par un langage simple, imagé, l'auteur réussit à nous faire saisir le monde merveilleux et plein de richesse qu'est celui de la calligraphie chinoise. Quelle belle image que de comparer la calligraphie avec la danse sociale pour expliquer que dans l'exécution d'une calligraphie, on ne doit pas utiliser seulement les doigts pour manoeuvrer le pinceau mais profiter plutôt d'une impulsion qui provient de tout le corps. Et, comme dans une danse bien exécutée, c'est ce qui donne la grâce et l'harmonie au mouvement. En outre, la lecture de ce texte vivant et riche nous permet de bien saisir l'importance de l'équilibre entre l'aspect créatif et celui davantage traditionnel que l'on doit nécessairement retrouver dans une calligraphie chinoise.
Écrire un ouvrage de qualité traitant de la calligraphie chinoise ne peut se faire sans une approche rigoureuse, une maîtrise parfaite des techniques et une connaissance approfondie de l'histoire de l'écriture chinoise. L'auteur, Ngan Siu-Mui, maîtrise parfaitement bien toutes ces connaissances et sa réputation internationale en calligraphie illustre bien sa très grande compétence dans ce domaine. Mais avant tout, sa plume traduit sa passion et son émerveillement pour cet art plusieurs fois millénaire. C'est à travers cette passion que Ngan Siu-Mui nous permet de bien comprendre les liens profonds et étroits qui existent entre la calligraphie chinoise et la Nature. En ce sens, tous les amants de la Nature pourront, après la lecture de cet ouvrage, enrichir leur compréhension du monde que les entoure et cela, par une vision beaucoup plus spirituelle de celui-ci.
Ce livre est une contribution importante à l'apprentissage de la culture chinoise, à cette réalité culturelle qui nous entoure et surtout, qui nous enrichit. Il n'y a pas de meilleure façon que l'expression artistique, sous toutes ses formes, pour apprendre à connaître et apprécier la richesse issue de cette magnifique diversité qui caractérise la race humaine. Pour tous ceux et celles qui souhaitent en connaître davantage sur la calligraphie chinoise et les fondements philosophiques qui la sous-tendent, cet ouvrage est essentiel.
Merci à Ngan Siu-Mui, vous venez par ce livre d'offrir un cadeau précieux à tous ceux qui ont les yeux ouverts sur le monde et qui souhaitent l'apprécier davantage.
Gilles Vincent est directeur du Jardin Botanique de Montréal.
